Le Festival d’Avignon
et le désengagement du théâtre
A l’heure où explose sur tous les écrans et dans toutes les langues le rêve de l’individu accompli par l’usage de ses moyens de communication, de cet être totalement connecté avec le monde que nous vante le discours sur internet, nous avons voulu saisir l’opportunité du plus prestigieux festival de théâtre pour enregistrer les réactions à cet absolutisme naïf, à ce terrorisme de l’expression directe. Il nous a fallu changer d’ambition.
Le théâtre qu’on porte aux nues, en avant scène de la consommation culturelle de masse contre laquelle s’érigeait Vilar, subit une crise de conscience identique à celle de la littérature ; il semble oublieux de ses antécédents et ne se donne pas d’autre dessein que celui que nous dicte le credo du loisir… Ou de nous faire réagir, tout simplement, versant dans les sous-théories d’un happening à grande échelle, dont les visées n’ont place en théorie qu’en chacun.
Mais ce qui concerne la nature morte concerne-t-il de la même façon le spectacle vivant ? Ce sont des plasticiens qui tiennent la main haute aujourd’hui sur le diapason du festival, des maîtres de la nature morte, dans tous les sens du terme, comme Jan Fabre, ou du son et de l’image comme Castellucci… Les danseurs ont aussi fait leur place, et Joseph Nadj figure bien au Panthéon des artistes invités à codiriger le Festival in… Rien à dire sur la qualité de chacun dans son domaine…
Mais depuis que la jeune garde biconsulaire a pris la succession des anciens profils ENA, qui avaient eux-mêmes succédé à la génération des amis de Vilar – qui faisaient l’unanimité, tant par leur compétence théâtrale que par leur fine connaissance de ses mécanismes et des claires visées de leur engagement – le Festival affiche-t-il encore seulement une direction artistique ? Une idée artistique ?
Pourquoi était-il besoin de cet artiste invité à la direction ou encore de l’opuscule Conversation, Luxueusement édité par le Festival d’Avignon lui-même, à compte d’auteur public – comme tous les grandes pensées – où Hortense Archambault, Roméo Castellucci, Vincent Baudriller et Valérie Dréville, sinon pour simplement signifier que l’art tente péniblement de recoller le sens de son monologue, à quatre, au dialogue du théâtre. Jusqu’à Char, version marketing, dont on voulait une transfusion de sens pour la cour d’honneur, quelques années après que Jan Fabre lui ait fait la grande saignée…
Pourquoi ne pas oser un théâtre vivant ou qu’on laisse vivre, c'est-à-dire un théâtre dont les mots concernent le réel, politique et réponses mystiques inclus… Rien qui dénote plus dans cet état des lieux que la phrase que lâchait Vilar en 1964 : « Où vont les festivals ? Le théâtre n’est valable, comme la poésie et la peinture, que dans la mesure où il ne cède pas aux coutumes, aux goûts, aux besoins souvent grégaires de la masse. Il ne joue bien son rôle que dans la mesure où il secoue ses manies collectives, lutte contre ses scléroses, et lui dit comme le Père Ubu : « merdre ! ». » Ce conflit avec la culture de masse, la littérature le vit en avant plan depuis deux siècles, dès les premiers lendemains de la Révolution, dans les prémices et au cœur du romantisme.
Sur le plan du désengagement, le Festival a déjà beaucoup fait… Jusqu’à démembrer des scènes les plus polémiques certains des classiques montés pour la cour d’honneur, de crainte de croiser l’actualité politique… En 2000, Lorenzaccio, pièce romantique jusque dans ses contradictions, a été amputé de ce cynisme culturel rendu manifeste dans le cinquième acte. Jean Pierre Vincent s’en expliquait difficilement en répondant à mes questions… L’auteur de l’infraction textuelle était à ses côtés et avec Actes Sud, la retouche suppressive a peut-être ouvert des droits d’auteur à celui qu’en d’autres temps on aurait jugé plagiaire et sacrilège. Cela est significatif d’une évolution non seulement du metteur en scène – le parcours de Jean Pierre Vincent atteste véritablement d’un passé militant et lettré – mais plus généralement d’un sacrifice partout observable à la facilité du sens naïf prédigéré par la masse ; les méchants portent généralement des uniformes nazis et ne sont pas corrects avec les dames… Il y a eu des héros qui résistaient aux méchants…
Jean Pierre Vincent glisse pourtant un mot en conférence de presse sur l’actualité d’une pièce lancée à la face d’une corruption politique avérée, d’une nature tout à fait similaire à celle que l’actualité rend observable au grand jour, sans qu’aucune réaction de masse ne se produise… Comme dans la pièce… Mais revenons-en à nos moutons, c'est-à-dire à nous-mêmes…
Depuis le début des années 2000, avec une année inaugurale où la fréquentation battait son record avec 137000 places, l’hyperconsensuelle adhésion au message de masse, relayé par une critique trop peu affairée des préoccupations de fond par rapport auxquelles le théâtre peut justifier de son existence, semble avoir aussi creusé son sillon dans les esprits. Je suis allé m’y frotter, en conférence de presse, J’ai osé quelques questions simples et polies, sur le sens, sur l’interprétation, sur l’engagement du théâtre, sur la visée des mises en scène… Il m’a clairement été signifié, très poliment, par un intermédiaire gêné, hors présence des artistes, que les questions de cette nature n’assumaient pas le rôle que les conférences de presse étaient sensées remplir…
De fait, rien n’a été publié, sur fond de simples exigences culturelles, qui ait vraiment pu être de nature à froisser les oreilles des quelques ministres pour l’accueil desquels on vide très démocratiquement quelques travées, ou des personnalités médiatiques du 13 heures qui concluent par un benedicite souriant aux mêmes horreurs que celles que représenterait une Médée véritablement incarnée. Mais que tout cela ne verse pas dans la vindicte gratuite, revancharde ou intéressée. Car c’est avant tout le fait culturel, son rôle politique, au sens large du maintien d’un débat citoyen vivant, le dialogue des opinions, le maintien de leur qualités de fond, facteurs essentiels à la démocratie, qui importent. Il ne s’agit de rien moins que d’un constat rapide sur quelques-uns des phénomènes observables relativement à la conscience sociale et philosophique dont nous sommes capables, dont notre culture vivante est capable, d’une mise en perspective de cette conscience par rapport à l’histoire de l’institution qui en est théoriquement garante…
Plusieurs points retiennent plus précisément l’attention sur ce qui pourrait renouveler l’intérêt pour un genre qu’on dit en crise depuis plus de quinze ans. On n’a jamais cessé de parler des spécificités de l’art de la scène par rapport aux autres formes d’expression artistique et la scénographie atteint aujourd’hui le sommet de sa maîtrise comme en attestent les conférences de la maison Jean Vilar, essentiellement consacrées à l’héritage de Vitez depuis plusieurs années. Mais c’est aussi dans le contexte de l’évolution culturelle globale que la réflexion doit évoluer, en rejoignant les préoccupations qui concernent le public, des préoccupations d’une toute autre nature que celles relativement auxquelles il est tangiblement sondé – le montant et la gestion de son budget estival. On pose beaucoup de questions autour des nouvelles technologies, autour de la nouvelle communication car elle amorce ou signifie sans doute un virage décisif. Ces questions, en rejoignant les domaines économiques et historiques, en révélant les revers de la mondialisation, en mettant en scène les éventuelles nouvelles aspirations des individus et leurs réactions au message commun, en présentant mieux que toutes les autres les nouveaux enjeux de la réflexion collective, et, en contrepoint, en identifiant assez nettement les centres d’intérêt sur lesquels un art vivant peut à nouveau prétendre se développer, doivent absolument retenir l’attention. Le théâtre, première forme d’expression collective du fait public, collectivement représenté, est aujourd’hui placé dans un vertigineux vis-à-vis face à de nouvelles formes de communications qui sembleraient plus pertinentes s’il ne sondait mieux les avantages de sa nature et de son passé propres. Il ne peut rester contradictoirement l’art élitaire et l’art de masse qu’il tend à devenir qu’en perdant l’intérêt politique et social qui le sustente. Il ne peut montrer longtemps de tragédies sans jouer sur la conscience et l’émotion des mécanismes psychiques sur lesquels joue l’horreur mêlée de compassion. Les gradins sont-ils pour autant les extrémités spartiates du divan ? S’ils pouvaient l’être, sous quelles conditions le seraient-ils ? N’y a-t-il pas dans ces considérations générales des apories impossibles à solutionner qui pourraient priver le théâtre de sa pertinence psychologique ? C’est avant tout à la carence du merveilleux, de l’émerveillement que n’osent pas réclamer les masses - pour reprendre les termes de Vilar, le pédagogue populaire - qu’il faudrait s’en prendre pour faire revivre le genre… La vitrine de cette possible rénovation n’a rien d’alléchant. La masse n’est pas la généreuse invention du populaire rêvée par les intellectuels de la trempe de Char ou de Vilar, en écho à tous les engagements généreux suscités en France par le dreyfusisme dans les orbes de son évolution… Nous voudrions dire à Gide, à Benda, aux surréalistes, à Martin du Gard, à Romain Gary, à Bernanos, et même à Claudel ou à Malraux et alii, qu’à différents titres, en distinguant leurs oppositions, nous leur sommes reconnaissants de nous avoir laissé un héritage d’engagement culturel conscients de ses devoirs et désireux de les assumer, même si « le couvert est mis » et que « la place reste vide » comme dit Char à propos de la liberté… Ce même Char qu’on sert au Festival sous des accents et dans une présentation très agence de Com qui trahit sa poétique… Ceux-là ont inventé l’idée de la liberté que dilapide l’innocence de la communication moderne et l’inconsistance culturelle du théâtre de complaisance protocolaire versé dans le divertissement. Notre constat rejoint celui que dressait Julien Gracq dans le Monde du 5 février 2000 : « Nous n’avons plus d’auteurs qui, tout en étant des écrivains d’importance, savaient mettre en perspective l’ensemble de la littérature de leur temps et l’évaluer. »
Plus d’une virtuose de la cuisse levée aurait des choses intéressantes à dire sur la vérité de la gestion culturelle de certaines scènes nationales, visées au sceaux des ministères… Mais toutes les putains de la République ne versent pas dans l’aveu intéressé. Beaucoup préfèrent le molleton douillet des sièges de la cour d’honneur. Cela pourrait aussi intéresser les tabloïdes s’il ne s’agissait pas de grâces de deuxième main et d’un éternel débat de second plan, de deuxièmes couteaux… Les maires du palais tiennent aujourd’hui les reines. Les soucis carriéristes des anciennes égéries ménopausées de la culture ou des impotents de l’avant scène n’intéressent pas le jeune public, celui qui fera vivre le théâtre.
Du neuf, que diable ! Et du vivant !
Giacomo Pecorella